Oubliez le CEO,
Fidler est bien plus.

"Lorsque nous réfléchissons à la manière dont une entreprise est organisée aujourd’hui, nous visualisons une pyramide avec un patron au sommet. Dans le modèle du futur, le pouvoir décisionnel sera distribué", prévoit Devin Fidler, chercheur à l’Institute for the Future dans la Silicon Valley. Pas seulement à des êtres humains, mais aussi à des robots intelligents capables de trouver les talents adéquats pour chaque tâche.

"La structure organisationnelle de nombreuses entreprises est adaptée à une manière de travailler qui caractérise notre époque: production à l’échelle industrielle, avec beaucoup de hiérarchie et de bureaucratie", remarque Devin Fidler. "Les nouvelles technologies nous montrent qu’il existe d’autres possibilités."

BIO Devin Fidler

  • Américain, 41 ans.
  • Fondateur de Rethinkery Labs, qui étudie les tendances appelées à donner forme aux entreprises du futur.
  • Chercheur à l’Institute for the Future (IFTF) de Palo Alto (Silicon Valley).
  • Conseille des entreprises du classement Fortune 500 quant à l’impact des technologies sur la structure organisationnelle du futur.
  • A étudié l’histoire à l’Université du Colorado et le développement économique des pays émergents à l’Université de Budapest.

Rethinkery Labs, l’entreprise de conseil et centre de recherche qu’il a fondée, se concentre sur une meilleure compréhension des forces qui donneront forme aux entreprises de demain. Car celles-ci affectent les halls de production tout autant que les salles de direction. "L’idée d’une structure hiérarchique avec un patron au sommet n’est peut-être pas la meilleure forme d’organisation pour l’avenir", estime Devin Fidler. "Si nous voulons vraiment disposer des plus grands talents au meilleur moment, nous devons écouter des personnes différentes autour de problématiques différentes. En matière de cybermenaces, le responsable de la sécurité informatique peut être mieux placé pour prendre des décisions que le CEO. Aujourd’hui, la technologie et les téraoctets de données permettent de trouver presque immédiatement la personne la plus adéquate pour résoudre tel ou tel problème."

Avec Rethinkery Labs, Devin Fidler et ses collègues testent et construisent de nouveaux modèles organisationnels afin d’établir l’apparence des systèmes du futur. "Nous voulons ainsi contribuer à la transition d’une économie industrielle vers une économie basée sur l’information et les réseaux. De nombreuses entreprises ne perçoivent pas suffisamment l’importance de cette transformation."

© Rethinkery Labs

"Le système logiciel Robomanager aide à composer rapidement une ‘super-équipe’ pour une mission donnée."

L’entreprise du futur sera très différente à ses yeux. "Sans doute conserveront-elles un noyau dur, simplement parce qu’il n’est pas possible de tout sous-traiter. Il y aura toujours, par exemple, quelques happy few qui connaîtront la recette exacte du Coca-Cola. Autour de ce cœur graviteront d’autres personnes qui entretiendront des relations beaucoup plus lâches avec l’entreprise."

Rethinkery Labs met cette idée en pratique via une série d’expériences destinées à opérer un examen critique de la manière dont les choses se passent actuellement, ainsi qu’à développer des alternatives. Leurs recherches ont donné naissance à Robomanager, un système de management virtuel qui automatise des tâches complexes en les subdivisant en tâches plus petites. Ensuite, Robomanager distribue ces micro-tâches via des plateformes logicielles, telles que le marché de services en ligne Mechanical Turk et des entreprises de sous-traitance comme Upwork. Il existe des applications dans les ventes, le contrôle qualité et le recrutement, notamment.

Devin Fidler est lui-même un utilisateur assidu de Robomanager. "Je l’emploie surtout dans mon activité de conseil, afin de composer rapidement une sorte de super-équipe à même d’accomplir une mission donnée. Comme Robomanager fonctionne sur la base du machine learning (une forme d’intelligence artificielle qui permet aux logiciels de réaliser des prévisions à l’aide de données, NDLR), le système étend ses recherches au-delà du groupe de personnes avec lesquelles il a déjà travaillé. Il recherche ainsi le candidat le plus approprié parmi des millions de possibilités, à l’intérieur et en dehors de l’entreprise. Le résultat est comparable aux mécaniciens qui s’occupent des arrêts au stand lors des courses de Formule 1. Tout le monde sait exactement ce qu’il doit faire, comment il doit collaborer et quand il doit sortir de piste."

L’idée bouleverse la perception traditionnelle du travail, souligne-t-il: "Ce ne seront plus les personnes qui passeront beaucoup de temps à chercher un travail, mais le travail qui cherchera les personnes."

"Dans les années à venir, nous assisterons à la naissance d’entreprises dirigées par des logiciels. C’est déjà le cas à Wall Street."

© Shutterstock

Internet surpasse un prix Nobel

Avant Internet, le recrutement ponctuel de collaborateurs nécessitait beaucoup de temps et d’argent. Les entreprises devaient chaque fois chercher un candidat et négocier un contrat. Il était plus judicieux de conclure des contrats à long terme. Cette même logique valait pour la relation avec les clients et les fournisseurs. Pour l’avoir compris, le Britannique Ronald Coase a reçu le prix Nobel d’économie en 1991. Mais Internet semble aujourd’hui reléguer cette idée aux oubliettes.

"La manière dont nous nous retrouvons pour accomplir des choses a beaucoup changé ces dernières années", commente Devin Fidler. "Grâce à Internet, les coûts liés à la recherche de collaborateurs et à la coordination d’une mission ont baissé. Pensez aussi à Tinder qui permet de trouver plus aisément l’âme sœur, et à LinkedIn qui accroît les possibilités de réseautage. Internet facilite également le travail à flux tendu et réduit les frais de coordination. On peut citer Kickstarter, qui réunit le financement d’entreprises débutantes, ainsi que le service de taxi Uber, qui rend plus efficace la coordination des voitures inutilisées."

Quelles en sont les conséquences pour la manière dont les entreprises gèrent leurs collaborateurs?

"Si vous pouvez sélectionner la personne appropriée parmi des millions de candidats et l’intégrer dans le processus au moment idéal, vous améliorez grandement votre fonctionnement. Aujourd’hui, nous sous-exploitons les talents en les chargeant d’un trop grand nombre de missions secondaires. Considérez les emplois tels que nous les connaissons aujourd’hui comme des conteneurs remplis d’un paquet de tâches à accomplir. Nous avons la possibilité de repenser ce concept et de pêcher, dans ce conteneur, des tâches dans lesquelles une personne se distingue. Si cette personne ne pratique que ce en quoi elle excelle, et au moment propice, cela représentera une amélioration considérable."

Qui peut alimenter un système dans lequel les collaborateurs sont affectés de manière ad hoc à l’innovation et aux réflexions hors des sentiers battus? Un programme informatique?

"C’est l’un des principaux atouts des systèmes qui font collaborer l’humain et la machine: ils peuvent combiner les forces de ces deux pôles. Si nous, chez Rethinkery Labs, désirons réfléchir à l’apparence que pourra prendre un secteur donné dans le futur, notre système logiciel recherchera des personnes très performantes dans le brainstorming et les engagera pour exercer leur métier dans des lieux de travail numériques. Ensuite, des spécialistes de l’analyse sélectionneront les idées et les conclusions qui présentent le plus grand potentiel. C’est tout de même mieux que de toujours travailler avec les mêmes personnes dans un bureau avec un petit panneau ‘Stratégie’ accroché à la porte, non?"

Qu’est-ce que cela signifie pour les CEO? Ils consacrent souvent beaucoup de temps à l’automatisation des processus. Leur propre emploi pourrait-il subir le même sort?

"Assurément. Le management tourne autour de l’information, et les logiciels sont très performants lorsqu’il s’agit de gérer l’information. Si des problèmes apparaissent, le logiciel pourra demander conseil au CEO, mais peut-être celui-ci n’est-il en fonction que depuis quelques jours… Est-il dès lors le mieux placé pour répondre?"

"Une structure hiérarchique avec un chef au sommet n’est peut-être pas la meilleure forme d’organisation pour le futur."

© Shutterstock

S’agit-il surtout d’un système qui assiste le sommet d’une entreprise, ou est-il également à même de le remplacer?

"Au cours des années à venir, nous verrons un nombre croissant d’entreprises dirigées par des logiciels. C’est déjà le cas à Wall Street, où l’on trouve des fonds entièrement automatisés qui recherchent les meilleurs investissements sur la base du machine learning. D’autres apparaîtront bientôt dans l’économie réelle. De nombreuses tâches de management tournent autour du traitement de l’information et peuvent être automatisées. Les logiciels sont également capables d’identifier les domaines à fort potentiel et de réunir les personnes adéquates pour les développer."

Cela aura-t-il des conséquences sur la rémunération de ces dirigeants?

"La bonne personne peut avoir un impact considérable sur une entreprise, et une rémunération très élevée peut dès lors se justifier. Mais parfois, le roi est nu. Surtout aux États-Unis, la tension entre ce que gagne un CEO et le travailleur moyen d’une entreprise est parfois complètement excessive. Si des données meilleures et plus nombreuses nous permettent de construire des systèmes qui mènent aux mêmes résultats que ceux qu’obtient le CEO, on se rendra clairement compte qu’il perçoit des montants injustifiés. On peut aussi se demander si une seule personne doit endosser toutes ces responsabilités. Pourquoi ne pas construire un système qui lie la responsabilité à la compétence?"

Dans quelques années, parlerons-nous encore de fonctions globales comme COO, CTO et CFO?

"Il ne fait aucun doute que le contenu de ces fonctions va changer, que nous conservions ou non ces dénominations formelles. Comparez cette évolution aux traders de Wall Street: nous leur donnons toujours ce nom, alors que ce sont surtout des programmes logiciels qui négocient la plupart des actions en Bourse. Le contenu du job de trader est totalement différent d’il y a quelques années. Cela vaut également pour les fonctions dirigeantes. Dans 20 ans, il ne restera peut-être que 30 % des responsabilités actuelles d’un CEO."

"Nous évoluons vers un monde dans lequel les personnes ne passeront plus beaucoup de temps à chercher du travail, mais où le travail cherchera les personnes."

Jusqu’où peut s’étendre le pouvoir décisionnel d’un logiciel? Peut-il atteindre le niveau stratégique, comme dans le cas des fusions et acquisitions?

"Les fusions et acquisitions impliquent beaucoup d’analyse, ce que confirme le background quantitatif de la plupart des spécialistes en la matière. La prochaine étape est le machine learning – disons, l’ancien département M&A sous stéroïdes. Ce n’est pas de la science-fiction. Watson, le superordinateur d’IBM, formule d’ores et déjà des recommandations pour des fusions et acquisitions, à partir d’une analyse du secteur, du modèle d’affaires et de l’évolution des entreprises."

Dans quelques années, pourra-t-on voir un conseil d’administration licencier un Robomanager pour en installer – littéralement – un autre?

"Certainement. Nous le faisons déjà. Si une approche donnée ne fonctionne pas ou n’est pas optimale, le système tire des enseignements des données et passe à autre chose. Les êtres humains ne sont guère performants dans ce domaine. Si Sarah, au quatrième étage, excelle dans la tâche A, et John, au cinquième étage, dans la tâche B, nous nous en contentons. Alors qu’il existe peut-être de meilleures solutions. Un système logiciel peut expérimenter plusieurs options et identifier la meilleure. Un peu comme un système nerveux."

"Dans 20 ans, il ne restera peut-être que 30 % des responsabilités actuelles des CEO."

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La nouvelle économie a besoin d’une âme humaine

Devin Fidler se dit favorable à l’automatisation et à la nouvelle économie. Tout le monde ne partage pas son opinion, comme en témoignent les scénarios catastrophistes qui envisagent des êtres humains ballottés d’un travail temporaire à l’autre, avec une armée de freelances confrontés à une insécurité de revenus permanente et un financement de la sécurité sociale en danger.

"Le début de l’industrialisation a suscité des craintes similaires, et l’on a peu à peu trouvé une solution", rétorque Devin Fidler. "Notre niveau de vie actuel prouve que la révolution industrielle s’est révélée bénéfique. J’espère cependant que nous n’aurons pas à nouveau besoin de plusieurs générations pour résoudre les nouveaux problèmes, et que nous nous y attaquerons très rapidement. Un système neuf a toujours besoin d’une âme humaine pour être viable. Ce n’est donc pas un système dans lequel les robots nous prennent notre travail, mais où chaque heure de la journée est consacrée à mettre en valeur le talent que possèdent les êtres humains."

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